Éloge de la politique-fantasy
⬤ Édition gibbeuse : pleine lune du 2 avril 2026
Par Ambroise GarelSi Paris est une fête, elle est aussi et surtout, comme l'avait finement observé Balzac, un trouble du comportement. Par milliers, dans les coursives des grandes maisons d'édition et les antichambres du pouvoir, y grenouillent de tristes créatures, l'une normalienne, l'autre chartiste, toutes obsédées par la même idée : parvenir, par les lettres ou la courtisanerie, à grimper aux ors de la République pour s'approcher de ses cimes. Voilà qui est navrant.
Certains, prêts à tout pour décrocher le triste pompon poudré qu'on décerne dans ce pays aux gens qui auront le mieux cosplayé Voltaire, vont jusqu'à écrire des romans à clés, perversion ultime puisqu'elle consiste non seulement à écrire un mauvais livre, mais à y glisser des références ineptes à des individus qui ne le sont pas moins et qui, selon toute vraisemblance, seront oubliés dès le prochain remaniement ministériel, tout ça dans l'espoir de gratter une chronique sur France Culture. Rappelons une fois encore, tant cela semble incroyable, que les auteurs de pareilles monstruosités sont le plus souvent issus de milieux aisés, n'ont aucun besoin de percevoir des droits d'auteur pour vivre et pourraient consacrer leur vie à regarder les nuages et à faire l'amour dans les champs. Vraiment, je ne comprends pas.
C'est d'autant plus triste qu'il existe une alternative autrement plus réjouissante à la politique-fiction : la politique-fantasy. Plutôt que de mettre en scène les aventures à peine romancées de tristes sires qui leur vie durant seront allés de l'École alsacienne au cimetière en passant par Matignon sans jamais mettre les pieds dans un arrondissement à deux chiffres, et quitte à fabuler, autant y aller à fond. Un conseil des ministres interrompu par l'irruption du Capitaine Nemo, qu'un calmar géant a poursuivi en remontant la Seine. Une cabale de mutants d'outre-espace bien décidés à voler le contenu de la cave du palais Bourbon, dont les breuvages constituent pour leur espèce une panacée. Un ministre des finances pourchassé par des assassins ninjas et forcé de s'enfuir dans un hors-bord caché sous l'espèce de ponton bizarre qui dépasse au-dessus de la Seine à Bercy.
Les romans de politique-fantasy, certes, ne rapprocheront pas leurs auteurs des cercles de pouvoir. Mais en les écrivant, ces derniers réaliseront peut-être que le véritable pouvoir, contrairement à ce qu'on leur ont seriné les grandes écoles de la République tout au long de leur parcours d'élite, ne se trouve pas là où ils le pensent. Ça sera déjà ça de pris pour eux. Et pour nous.
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