La Dernière carte

La Dernière carte
Photo by Markus Winkler / Unsplash

❍ Édition neuve : nouvelle lune du 17 février 2026

Par Ambroise Garel

L'idée, comme toutes celles qui ont conduit aux pires catastrophes, était d'une grande noblesse. Qui aurait pu, qui aurait osé, s'opposer à pareille proposition, qui promettait de lutter à la fois contre la prolifération des déchets plastiques qui étouffent les poissons et des lourdeurs administratives qui asphyxient les Français ? Personne. C'est pourquoi le projet de loi relatif à la simplification des supports administratifs informatisés fut voté par l'hémicycle à l'unanimité. Le seul défaut du texte était peut-être son nom, vite oublié au profit d'un autre, plus simple : France Carte.

En effet, si le projet de loi comportait bien sûr de nombreux aménagement juridiques et techniques qui n'intéressaient que les professionnels, il avait pour principal enjeu la création d'une carte universelle. Forts de l'expérience acquise lors du développement de la plateforme France Connect, les services informatiques de l'État avaient travaillé d'arrache-pied à la mise au point d'un support unique, au format carte bancaire, réunissant les fonctions de la plupart de ceux qui alourdissaient le portefeuille de nos concitoyens. Carte vitale, carte d'identité, carte de transport et même, grâce à un partenariat avec un nombre important d'acteurs privés, cartes de paiement et de fidélité, étaient désormais réunies dans un seul rectangle de plastique de 8,5 par 5,3cm, orné d'une unique puce RFID.

Passés les quelques bugs inévitables lors du lancement d'un projet de cette envergure, les premiers mois se déroulèrent sans accrocs majeurs. Pouvoir valider sa consultation chez le médecin, payer ses courses et prouver son identité sans avoir à fouiller dans les tréfonds d'un porte-monnaie menacé d'explosion, avec la même France Carte qu'on se contentait de glisser au fond de sa poche le matin en prenant ses clés, était si appréciable que, chose inouïe en nos contrées, la courbe de popularité du gouvernement à l'origine du projet fut même surprise à augmenter légèrement.

Puis vinrent les premiers incidents.

Pour une raison inconnue, certaines transactions étaient ignorées. Des paiements n'étaient pas débités, des points de fidélité pas crédités, des consultations médicales n'apparaissaient pas dans les bases de données de la sécurité sociale. On crut tout d'abord à un bête problème informatique, peut-être dû à la saturation du réseau France Carte, qui avait fort à faire. Mais la population était également saisie de symptômes étranges et bien réels, qui semblaient relever davantage de la compétence des psychiatres que de celle des informaticiens.

Certaines personnes étaient de plus en plus malades. Cela était certain, puisque le nombre de consultations médicales enregistrées par les France Carte augmentait de semaine en semaine dans des proportions telles qu'aucune autre explication, de l'épidémie de burn out à celle de Covid longs, ne parvenait à l'expliquer. D'autres étaient de plus en plus léthargiques, ne riaient plus, ne parlaient plus sauf lorsqu'elles devaient répondre à une question, et encore, seulement d'un mot ou deux. Plus curieux encore, des individus miséreux étaient surpris au volants de voitures magnifiques dont on se demandait comment ils avaient pu les acquérir, tandis que de vieux et riches malades erraient en guenilles dans les rues, ruinés mais guéris de maux incurables (le Vatican, convaincu que Dieu avait eu la main lourde sur les miracles en remerciement d'une série inattendue de Mathieu 19:21, procéda à quelques canonisations express). En un mot comme en cent, c'était le foutoir et personne ne semblait savoir pourquoi.

Il fallut recourir à la puissance de l'analyse statistique, des big data et de l'intelligence artificielle pour réussir à identifier des patterns dans ce chaos. Quantifiant les changements constatés avec toute la froide rigueur dont est capable la machine, les ordinateurs des statisticiens remarquèrent que, par l'effet de ce qui ressemblait à une manière de loi physique, toute dégradation de l'une des propriétés d'un individu était systématiquement compensée par l'amélioration d'un autre de ses aspects. Par exemple, l'apparition d'une maladie chronique bénigne coïncidait avec l'octroi d'un petit nombre de points de fidélité Lidl. À l'inverse, le brusque remplissage d'un PEL était corrélé à l'apparition d'une affection grave. Ce que France Carte donnait d'un côté, elle le reprenait de l'autre.

Avec effroi, les ingénieurs en charge du projet découvrirent que leur objectif d'interopérabilité universelle avait été réalisé au-delà de toute espérance. La plateforme France Carte ne se contentait pas de centraliser santé, identité et finances, elle ne les distinguait tout simplement pas. Impossible de savoir, lors de l'achat d'une paire de chaussures à 50 €, si ce serait le compte courant de l’utilisateur qui serait débité ou bien sa santé, ou encore son identité.

Il fut bien sûr impossible de garder longtemps secrète pareille découverte. Sitôt la rumeur ébruitée, la population fut saisie d'effroi et se rua dans les banques pour réclamer un carnet de chèque ou retirer de grosses sommes d'argent liquide, tout ce qui lui pouvait éviter de recourir à la carte maudite. Les responsables du réseau France Carte, pressés de déployer un correctif au plus vite, eurent l'idée d'une solution qu'ils espéraient temporaire. Faute de pouvoir apprendre à leur carte à différencier le terminal du médecin de celui du Monoprix, ils décidèrent qu'à chaque utilisation de France Carte, qu'importe le contexte, l'utilisateur devrait presser les boutons 1, 2 ou 3 pour choisir quel capital il souhaitait débiter. Les gens, pensèrent-ils naïvement, sont après tout des animaux rationnels, et personne n'aurait l'idée de payer ses courses au prix de sa santé.

Bien évidemment, ils le firent. Des sites web spécialisés dans la gestion de patrimoine en trois dimensions offraient des calculateurs destinés à tirer le profit maximum de son existence en fonction de son capital financier et médical de départ firent leur apparition. « Assurance-décès ou débit maximal de sa santé : comment léguer le plus possible à vos enfants », titraient les journaux destinés aux retraités. « Il m'a offert le plus beau des dates mais a tellement débité son identité pour le payer qu'il n'a plus rien à dire, dois-je le quitter ? », s'interrogeait une lectrice de la presse féminine.

D'autres, qu'en d'autres temps on aurait qualifiés d'identitymaxxers, décidaient de brûler leur fortune et leur santé dans le but d'achever le processus d'individuation plus qu'aucun homme ne l'avait fait avant eux. On les croisait parfois, petites silhouettes chétives au regard perçant, délivrant à qui voulait l'entendre les perles de leur sagesse. On interrogea l'un d'entre aux au sujet de la situation. « Nous savons enfin à quoi ressemblera l'humanité, parfaitement en contrôle de son destin, libérée des aléas de la naissance et du hasard. » Et quand on lui demanda s'il s'agissait selon lui d'une bonne ou d'une mauvaise chose, il laissa échapper une forte quinte de toux et tomba raide mort.


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