Le zerodosing
La seringue sereine.
⬤ Édition gibbeuse : pleine lune du 30 juin 2026
Par Ambroise GarelLes chiffres sont formels : la consommation de drogues ne cesse de progresser au sein de la population française. Produits de plus en plus variés et puissants, nouveaux modes de consommation, l'usage de stupéfiants est devenue une réalité quotidienne pour nombre de nos concitoyens.
Parmi les nouvelles pratiques qui font des ravages chez les jeunes, on trouve le zero-dosing. Christophe (le prénom a été changé) explique : « Je prenais du LSD à l'occasion, en vacances ou en weekend avec des amis, et ça me plaisait bien. Peu à peu j'ai eu envie d'en prendre plus régulièrement, même les jours où je travaillais. Alors je me suis tourné vers le microdosing, qui consiste à prendre des doses très faibles pour connaître un boost de créativité, se sentir mieux, sans non plus raconter n'importe quoi ou avoir des hallucinations. Mais cela ne me suffisait plus, sans m'en rendre compte j'étais déjà entré dans une spirale infernale, il me fallait des doses de plus en plus faibles. C'est ce qui m'a conduit au zerodosing. »
Derrière ce terme barbare, connu seulement de quelques initiés, se cache une triste réalité : la consommation quotidienne d'une dose nulle (0 milligrammes) de drogue. « Ça structurait complètement ma vie, explique Christophe. C'était comme un rituel. Je commençais chaque matin en ne prenant rien, puis avant d'aller au travail je faisais un détour par la plage pour regarder le soleil se lever, complètement scotché en regardant la lumière, en écoutant l'océan, c'était dingue. Au boulot je regardais les gens en souriant, je les trouvais beaux, touchants, j'avais l'impression qu'ils irradiaient une sorte de lumière. À la cantine du midi pendant que mes collègues s'engueulaient en parlant football et politique je dessinais des motifs rigolos dans ma purée avec ma fourchette… J'avais complètement perdu contact avec la réalité. Tout ce qui m'intéressait c'était de me taper un gros shoot de beauté en regardant un arbre, un rush de joie en voyant des enfants jouer innocemment dans un parc, je ne pensais plus à rien d'autre. »
L'isolement. C'est là le fardeau des adeptes du zerodosing. Toujours dans un état second, capables de fixer pendant des heures les détails des nervures d'une feuille ou la forme d'un nuage en souriant bêtement, la plupart finissent marginalisés. Le jugement des autres, lui aussi, finit par peser lourd. « Mes collègues ont commencé à se douter de quelque chose en me voyant toujours de bonne humeur, même pendant les réunions. Au début ils se contentaient de me charrier quand ils me voyaient rigoler en regardant la lumière de la photocopieuse mais rapidement ils ont compris que quelque chose n'allait pas. » Leurs interventions ne parviennent pas à remettre Christophe dans le droit chemin et, quelques semaines plus tard, il est licencié pour incompatibilité d'humeur.
« Je n'en serais jamais sorti s'il n'y avait pas eu Jean-Marc. » Jean-Marc, c'était un ami de Christophe, rencontré sur un forum du dark net où se retrouvent les férus de zero-dosing. « Je discutais souvent avec lui par messages interposés, on comparait nos expériences, on s'échangeait nos meilleurs trips. Puis un jour Jean-Marc a cessé de se connecter et j'ai su que quelque chose de terrible était arrivé. » Jean-Marc, Christophe l'apprendra plus tard, était tombé raide mort dans le Musée des Beaux-Arts de Rouen, victime d'un syndrome de Stendhal devant une toile de Véronèse. « Ça a été un choc. J'ai réalisé que cela pouvait m'arriver à moi aussi, qu'on a vite fait d'aller trop loin, d'overdoser devant la beauté du monde, j'ai imaginé mes parents apprenant qu'on m'avait retrouvé par terre la bave et le sourire aux lèvres, c'était impossible. J'ai décidé d'arrêter. »
D'arrêter, ou plutôt de recommencer. Car si l'addictologie dispose aujourd'hui de moyens efficaces pour aider les toxicomanes à cesser de consommer un produit, interrompre une non-consommation est, par définition, beaucoup plus compliqué. « Ça m'a pris du temps, explique Christophe. Il a fallu y aller progressivement, reprendre les doses graduellement. Le fait de me sentir à nouveau à ma place parmi les autres m'a beaucoup aidé. »
Aujourd'hui Christophe a retrouvé son poste dans son ancienne entreprise. Tous les soirs après le travail, il descend des pintes entouré de ses collègues, avec qui il parle de l'actualité politique et des séries télé du moment. Quand un nuage passe au-dessus de sa tête, il ne pense même plus à le regarder. « Vous n'imaginez pas comme je me fais chier. Ça va beaucoup mieux. », nous confie-t-il, le regard glauque. Un beau message d'espoir.
Sur ce, comme chaque année, L'Insolithe part en vacances. Je vous retrouve à la rentrée, le 4 septembre 2026.
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