Portraits de quelques humoristes de niche
◐ Édition déclinante : dernier quartier du 10 janvier 2026
Par Ambroise GarelSans vouloir manquer de respect aux humoristes, qui exercent une profession difficile et non exempte de dangers (on en a vu certains finir sur France Inter), il faut se rendre à l'évidence : les sujets de stand-up sont toujours un peu les mêmes. Quand le comédien ne se contente pas d'observations sur les habitudes de ses contemporains ou de remarques politiques plus ou moins faciles, c'est parce qu'il a choisi de faire dans la shock value et les blagues crado.
Raison de plus pour saluer ces trois stand-uppers qui ont osé sortir des sentiers battus pour s'aventurer, certes sans grand succès, sur des terres inexplorées.
Charles-Ernest de Villemouillée
Dans son audacieux spectacle, On ne prête qu'aux riches, Charles-Ernest s'attaque à ce qui est peut-être le dernier grand sujet tabou : l'argent. N'hésitant pas à prendre à partie son public et à se moquer de ses habitudes en matière de placements financiers, il associe conseils pratiques, optimisation fiscale de pointe et humour mordant.
Extrait :
— Vous avez remarqué que les Français, quand on leur dit de diversifier leur portefeuille et d'arrêter d'investir dans la pierre, n'achètent pas des ETF mais des SCPI ?
Le public rit
— ENCORE DE LA PIERRE, MAIS EN PAPIER !
Le public est hilare
Malgré un beau succès dans quelques salles du VIIIe arrondissement, d'Auteuil et de Neuilly, le spectacle n'a jamais conquis le grand public.
Docteur Thomas Dubost
Qualifié de « pire vulgarisateur qui soit » par la critique, interdit d'enseigner tant ses cours se révélaient incompréhensibles aux étudiants, Thomas Dubost, médaille d'or du CNRS et docteur en physique, a tenté de marcher sur les traces d'Alexandre Astier et d'autres artistes qui ont su utiliser la science dans leurs spectacles, malheureusement sans connaître le même succès.
Extrait :
C'est quand même super que presque tout diminue selon une loi en carré inverse. Vous imaginez un monde dans lequel les choses diminueraient de façon linéaire par rapport à la distance ? Hahaha, vous imaginez ? Ce serait un sacré bazar !
Le spectacle a été annulé après seulement deux représentations.
Églantine Lajoie
Destin sans doute le plus tragique de tous, celui d'Églantine Lajoie, habituée des scènes ouvertes dont les performances étaient toujours accueillies le plus froidement possible. Sa courte vie durant, la pauvre Églantine a tenté de faire rire sans jamais y parvenir. Il faut dire que ses sketchs, petits dialogues dans lesquels elle jouait tous les personnages, n'avaient à première vue rien de particulièrement hilarant.
Extrait :
— Comment ça va ?
— Ça va. Et toi ?
— Super, j'ai acheté un beau chapeau noir !
Il fallut atteindre le soir tragique où, sortant d'un café-théâtre après un énième bide, Églantine fut fauchée par un bus de nuit, pour que son génie soit enfin compris. Venus vider son appartement quelques jours après son enterrement, ses proches découvrirent les carnets où elles griffonnait ses blagues. Voici celle citée plus haut, telle qu'elle l'avait écrite :
Extrait :
— kɔmɑ̃ sa vɑ ?
— sa vɑ. e twɑ ?
— sypɛr, ʒɛ aʃəte œ̃ bo ʃapo nwar !
En lisant ces lignes, les parents d'Églantine, qui venaient pourtant de perdre leur unique enfant, éclatèrent de rire. Tel était le secret de leur fille : ses spectacles étaient entièrement écrits en alphabet phonétique. Qui aurait pu deviner que, lorsqu'elle prononçait les mots « chapeau noir » devant un public qui restait de marbre, elle disait en réalité « ʃapo nwar », ce qui est incroyablement rigolo.
Pour avoir reconnu la nature hilarante de l'alphabet phonétique international et ouvert un vaste chemin, jusque là resté inexploré, à tous les auteurs de blagues, Églantine Lajoie se vit décerner, un an après sa mort, le grade de chevalier des arts et des lettres. « D'aucuns naissent posthumes », disait Nietzsche. Ou, comme l'aurait écrit Madame Lajoie, dokɛ̃ nɛs pɔstym.
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