Rions un peu avec la théologie apophatique
◑ Édition croissante : premier quartier du 27 décembre 2025
Par Ambroise GarelEn cette fin d'année, marquée comme toujours par la recherche de vagues prétextes religieux à la consommation immodéré de victuailles trop grasses, prenons quelques minutes pour nous souvenir du Pseudo-Denys l'Aréopagite.
Déjà parce que, tout de même, en voilà un nom rigolo. En tout cas pour les autres. Pour le Pseudo-Denys, qui a passé sa vie entière à rédiger d'épais traités de philosophie et de théologie, tout ça pour qu'on se souvienne de lui sous le nom d'un autre, assorti qui plus est du préfixe le plus grotesque qui soit, la situation est beaucoup moins amusante. Par chance, le pauvre homme a vécu sans jamais se douter qu'il entrerait dans l'Histoire affublé d'un nom aussi ridicule et ses contemporains l'ont probablement appelé par son véritable nom, qui était probablement tout à fait normal, quelque chose comme André ou Jean-Luc.
Peut-être sommes-nous d'ailleurs des milliers à vivre nos existences dans un océan de placide ignorance, loin de nous douter que dans dix siècles, un type à qui nos ossements et les traces de nos vies auront rappelé ceux d'un autre quidam, décidera ainsi de nous associer à un parfait inconnu. Si c'est le cas, aurions-nous envie de le savoir ? Faut-il, au risque de lui briser le cœur, révéler à Guillaume Musso que la postérité se souviendra de lui comme du Pseudo-Marc Lévy, ou à la quasi-totalité des jeunes écrivains branchés de ces dernières décennies qu'ils finiront regroupés sous le nom générique de pseudo-Houellebecq ? Bien sûr que non, ce serait cruel.
Mais laissons un instant de côté les questions d'onomastique. Si nous devons nous souvenir du Pseudo-Denys (notez que, ajoutant l'insulte à l'injure, on parle « du » Pseudo-Denys, avec un article défini, et pas « de » Pseudo-Denys. Un peu comme on parle « de la Marie qu'on couche sur la paille » dans les histoires grivoises de nos campagnes. C'est quand même fou, personne ne parlerait « du Balzac » ou « du Kant », ce serait horriblement vulgaire), c'est avant tout pour son oeuvre philosophique.
Le Pseudo-Denys est resté dans l'histoire de la pensée comme l'un des plus ardents défenseurs de la théologie apophatique, laquelle, contrairement à la plus traditionnelle théologie cataphatique (autre nom rigolo, décidément c'est la saison), prétend décrire Dieu en affirmant ce qu'il n'est pas plutôt que ce qu'il est. Idée si excellente qu'on regrette qu'elle n'ait jamais été étendue à d'autres domaines de la connaissance humaine.
On pourrait ainsi imaginer une cuisine apophatique, dont les recettes, longues de plusieurs milliers de pages, énumèreraient tout ce qui n'entre pas dans la composition d'un plat. Réaliser un flan aux amandes ne nécessite par exemple ni morilles, ni viande de bœuf hachée, ni de préchauffer un four à pizza.
Ou bien une architecture apophatique, où l'on tracerait les plans de tout ce qu'il ne faudra pas construire. Les ouvriers et contremaîtres devraient déceler, au milieu de l'immensité de poutres et de béton dessinée sur la feuille, l'espace négatif qui correspond à l'immeuble réel.
Quoi qu'il en soit, voilà d'excellentes pistes de réflexion au moment d'entamer la nouvelle année, que je vous encourage à souhaiter à vos amis non pas en énumérant les quelques bonnes choses dont vous espérez qu'elles vont leur arriver, mais en égrainant la litanie de toutes les horreurs qui, espérons-le, les épargneront. Voilà qui les mettra assurément de bonne humeur.
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