Visions commerciales
◑ Édition croissante : premier quartier du 25 mars 2026
Par Ambroise GarelJadis, les hommes (et les femmes, car lorsqu'il s'agissait de jouer les pythies en se défonçant aux champignons derrière le temple d'Apollon elles n'étaient les dernières) étaient frappés de visions célestes ou infernales d'où ils tiraient des présages obscurs, des vers et parfois même des religions entières.
Bien sûr, en ce siècle rationnel et matérialiste, les esprits frappent moins souvent aux portes des crânes. Cela ne signifie pas pour autant que la pratique de l'inspiration hallucinatoire ait totalement disparu. J'en veux pour preuve mon propre cas : il m'arrive régulièrement d'être sujet à des visions très précises et parfaitement formées de produits et services commerciaux qui semblent m'avoir été soufflés par une muse titulaire d'un MBA.
Cela commence en général par l'apparition, tout à fait claire dans mon esprit, d'un nom de marque, lequel me donne à son tour l'idée d'un business model ou d'un produit à mettre en vente. Même si, je dois l'avouer, une fois repris mes esprits je doute souvent de la viabilité commerciale de ces projets.
Aussi, plutôt que d'imposer au monde, qui n'a vraiment pas besoin de ça, la création de nouvelles PME qui auront fait faillite dans six mois, j'ai décidé de faire don aux lecteurs de L'Insolithe de quelques-unes des dernières révélations dont j'ai été victime tandis que, tel Jeanne gardant ses moutons, je vaquais tranquillement à mes occupations. Sentez-vous libre de les déposer à l'INPI si ça vous chante.
- L'atelier du goitre
- Ce que j'imagine : une boutique bien-être, un peu comme « l'atelier du sourcil » ou « l'atelier des ongles », mais consacré aux goitres. Les clients aux cous épais viendraient y faire peindre et décorer la peau gonflée qui pendouille sous leur menton.
- La portion congrue
- Ce que j'imagine : une gamme de repas de régime fournis sous la forme de barquettes préparées à réchauffer au micro-ondes. Les barquettes sont de couleur neutre, un peu comme les paquets de cigarette, sans aucune autre mention que les mots « La portion congrue » inscrits en noir sur l'opercule. Le contenu et l'apport calorique de chaque plat, au goût inexistant, ont été soigneusement calculés afin que la personne qui a choisi de s'en nourrir soit continuellement tiraillée par la faim et un terrible sentiment de privation.
- L'adhésif abusif
- Ce que j'imagine : Un ruban adhésif enduit d'une colle dont le pouvoir adhérent augmente de façon considérable lorsqu'elle entre en contact avec la peau humaine. Son utilisation se révèle donc particulièrement agaçante, puisque le ruban adhère extrêmement mal aux supports qu'on essaye de coller (papier, carton, plastique) mais se révèle presque impossible à retirer si on a le malheur de le toucher avec les doigts.
- Chouquette showcase
- Ce que j'imagine : une sorte de mallette contenant tout un tas de viennoiseries, destinée à être apportée au bureau et posée sur une table. Lorsqu'on l'ouvre, elle se déplie en plusieurs petits présentoirs sur lesquels les collègues pourront se servir.
- Mittelschiesse
- Ce que j'imagine : de petits chocolats allemands en forme de crottes. Sur la face avant de la boîte figure la reproduction d'une vieille carte de l'Europe centrale, où les frontières de la Prusse sont surlignées d'un trait rouge.
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