Tentative de science-fiction pour cyclistes (seconde partie)

Mad Max décarboné.

Tentative de science-fiction pour cyclistes (seconde partie)
Photo by Jeremie Aouate / Unsplash

❍ Édition neuve : nouvelle lune du 15 juin 2026

Par Ambroise Garel

Dans le précédent numéro de L'Insolithe, je faisais remarquer que la science-fiction du XXe siècle n'avait pas su anticiper la transition vers les énergies renouvelables et les transports décarbonnés. Pour y remédier, je proposais d'écrire deux brefs récits de science-fiction cycliste.

Voici donc le second. Prenant l'opposé de celui de la dernière fois, qui se déroulait dans une société idéale, ce nouveau texte, Mad Max Kanter, décrit un monde post-apocalyptique inspiré de George Miller.


Mad Max Kanter

Le huitième choc pétrolier a été celui de trop. Dans les ruines de la civilisation, au milieu des carcasses abandonnées de voitures à jamais immobiles, les cyclistes règnent en maîtres, réunis en gangs violents et rivaux. Sur leurs silencieuses montures, ils font régner la terreur en pourchassant les derniers piétons, qu'ils torturent à coups de chaînes de vélo et de bottes ferrées aux semelles garnies de cales SPD acérées, laissant des blessures horribles qui s'infectent à cause du cambouis.

Dans ce monde abandonné par la raison, où la seule loi est celle de celui qui pédale le plus fort, quelques-uns sont encore plus fous que les autres.

  • Krieg-la-chaîne-rouillée, grand vizir des Écrase-pédales. Avant la fin du monde, il vouait déjà aux gémonies les voitures et les motos, qu'il jugeait trop bruyantes. Désormais dément et mystique, il mène sa bande sur les routes et prophétise la venue du « Grand Silence » qui rachètera les péchés de l'humanité. Hasardez-vous à passer près de lui avec un moyeux trop bruyant ou à faire tinter votre sonnette en sa présence et vous n'en ressortirez pas vivant. Les ennemis jurés des Écrase-pédales sont les Chaînes hurlantes, qui attachent le maximum d'accessoires et de débris métalliques à leurs vélos pour les rendre les plus bruyants possible et terrifier leurs adversaires.
  • Pignon le scrofuleux, chef des centaures. Conscients que les derniers restes de la société industrielle seront bientôt engloutis par le sable et le temps, ils refusent d'en rester dépendant plus longtemps. Contrairement aux autres cyclistes, qui fouillent les ruines des Decathlon à la recherche de consommables pour leurs vélos, les rouleurs cendrés ont décidé de devenir leurs propres pièces de rechange. Reliés à leurs machines comme autant d'abominations bio-mécaniques, leur leviers de freins ne serrent pas de plaquettes ou de patins mais font jaillir des veines du cycliste un sang pâteux qui, grâce à un système de tubulure, va ralentir la rotation de la roue en engluant son axe avant d'être réinjecté dans le pilote. L'espérance de vie des centaures est extrêmement faible.
  • Michel Briochin, commissaire des Éclaireurs du feu rouge. Dans ce monde où les lois ne sont plus qu'un lointain souvenir, lui et ses éclaireurs sont le dernier bastion d'ordre. Ancien policier municipal parisien et justicier dans l'âme, Michel Briochin n'a jamais renoncé à faire appliquer le code de la route. Au fond du bunker qui lui sert de quartier général, il garde précieusement une stèle de pierre où il a fait graver les commandements du Code Rousseau, et qu'il préserve aussi chèrement que jadis le musée du Louvre conservait le Code d'Hammurabi. Une fois atteint le grade de maréchal des logis, les Éclaireurs du feu rouge se font greffer une sonnette dans le palais qu'ils peuvent activer avec la langue, ce qui leur permet de se signaler aux intersections sans avoir à lâcher leur guidon ni leur arme.
  • Volt Von Strom, l'ingénieur volatil. Dans le monde d'avant il était ingénieur, spécialisé dans le déploiement des énergies renouvelables. Devenu bipolaire après des années à sillonner les routes dévastées du wasteland, il est parfois victime de longues phases maniaques durant lesquelles il assemble des vélos électriques d'une puissance démesurée, léchant le lithium des batteries dans l'espoir de réguler son humeur.
  • Mère Shimano, pythie des Disciples du cadre. Vieille femme infirme, aveugle, sourde et muette, le bas de son corps a été remplacé par un énorme tricycle en acier qui fait également office de trône, mû par deux loyaux disciples qui pédalent pour elle. Dotée, disent certains, de la capacité de prédire l'avenir, elle reçoit la visite de voyageurs venus de tous les confins du wasteland pour toucher son vélo afin de recevoir ses prophéties, qu'elle délivre en faisant vibrer le cadre au rythme de l'alphabet morse.
  • Vortex le pédalier, camarade du Grand Pignon. Ancien coursier et militant révolutionnaire, il est convaincu que l'Apocalypse est l'occasion de faire advenir le bouleversement politique qu'il a toute sa vie espéré. Lorsqu'il ne traverse pas les plaines dévastées au guidon de son vélo-cargo, il travaille à une vaste théorie d'inspiration hégélienne selon laquelle le Grand Plateau de l'Histoire aura bientôt accompli une rotation complète, qui placera les coursiers et autres livreurs à vélo, jadis méprisés, au sommet de la hiérarchie sociale.
  • Urtha, furie des freins morts. Avant la fin du monde, Urtha rêvait de devenir coureuse professionnelle. Malheureusement, en raison de son tempérament difficile, pour ne pas dire monomaniaque, aucune équipe n'a jamais voulu d'elle. Désormais que la société et les règlements sportifs ont disparu, plus rien ne l'empêche de battre les records du contre-la-montre. Il arrive ainsi, à l'aube ou au crépuscule, qu'on la croise, émaciée, fonçant à près de cent kilomètres/heure sur son vélo dépourvu de freins, lancée dans une course sans fin et sans but.

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