De l'intérêt d'utiliser un lit de mort de son vivant
Pourquoi attendre de mourir pour vivre son dernier instant ?
⬤ Édition gibbeuse : pleine lune du 26 octobre 2026
Par Ambroise GarelPosez la question aux infirmiers des services de soins palliatifs, aux aidants de personnes âgées et aux croque-morts impatients qui tapent du pied et regardent leur montre en attendant l'issue fatale, tous vous diront la même chose : les gens connaissent sur leur lit de mort des révélations d'une profondeur et d'une justesse qui les rendraient d'une valeur incommensurable s'il n'était pas trop tard pour qu'elles servent à quoi que ce soit. C'est pourquoi il est étonnant que personne n'ait eu plus tôt l'idée de mettre en vente des lits de mort à destination des bien-portants, dans le but de leur offrir des épiphanies bien plus utiles que celles que connaissent les mourants qui, il faut être honnête, les gâchent quand même un peu en n'en faisant rien.
Première sur ce créneau, la start-up Thanatoo, fondée par Lazare de Tombefraîche, ancien élève d'HEC Paris, proposait trois couchettes à prix croissant : le Léthé (modèle de base), l'Achéron (plus confortable, avec possibilité de régler la hauteur de la tête et des pieds) et le Styx (disposant d'un micro IA capable de transcrire les révélations dictées par l'utilisateur alité, puis de les lui envoyer par mail ou de les ajouter à son agenda Google). Le succès fut vite au rendez-vous : traversés de puissantes révélations sur leur existence, les heureux clients, à en croire un sondage, jugeaient que leur qualité de vie s'était en moyenne améliorée de 32 %.
Cette révolution du développement personnel ne faisait toutefois pas la joie des nombreux laissés pour compte. Car s'ils étaient certes de grande qualité, les produits de Thanatoo restaient hors de portée de la plupart des bourses. Cherchant à répondre à la demande, des marchands de sommeil sans scrupule mirent sur le marché des lits de mort bas-de-gamme, sortis en hâte des usines de constructeurs chinois peu soucieux des normes européennes, et parfois même assemblées dans des garages par des bricoleurs amateurs, avec les conséquences qu'on imagine. On ne comptait plus les accidents graves, et parfois même mortels. Venu dans l'espoir d'y voir plus clair, le pauvre alité finissait broyé dans l'effondrement de son lit de mort qui, pour le coup, méritait bien son nom.
Si les pauvres finissaient écrasés dans des amas de lattes et de boiseries made in China, les choses n'allaient guère mieux ailleurs. Constatant l'incroyable justesse des révélations que connaissaient les pseudo-subclaquants, certaines officines, renouant avec les pratiques les plus ésotériques des agences d'espionnages de la guerre froide, se mirent en tête de les militariser. Aliter un espion dans l'espoir que lui apparaîtront les plans d'une puissance étrangère hostile ou les secrets industriels d'un concurrent était devenu une pratique aussi banale qu'efficace, à tel point qu'il était devenu impossible pour quiconque de détenir le moindre secret. Là où les couples adultères redoutaient jadis d'être surpris au lit avec leur amant ou leur maîtresse, ils craignaient désormais de surprendre leur conjoint dans un lit de mort, certes tout seul mais maintenant au courant de tous leurs cinq à sept.
Mais tout cela était encore bien peu de choses à côté des grabataires. Ces pauvres êtres, fasciné par les révélations que leur apportaient les lits de mort, avaient fini par s'y perdre. Plutôt que de mettre en pratique leurs visions, les grabataires (dont le nom doit être compris au sens strict de « personne incapable de quitter le lit », la plupart étaient jeunes et en parfaite santé) préféraient s'y complaire et passer leur vie entière d'hallucination en épiphanie, entassés dans des squats dont ils avaient chassé les héroïnomanes et où ils finissaient par mourir d'inanition. Prouvant à ceux qui en doutaient encore que le lit de mort, contrairement à ce qu'on pourrait penser, est un lieu dangereux.
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