Méthode innovante d'apprentissage des langues
Sturm und drang und polyglotismus.
❍ Édition neuve : nouvelle lune du 10 octobre 2026
Par Ambroise GarelCela me prend régulièrement, comme une envie d'uriner : tous les deux ou trois ans environ, j'ai envie d'apprendre l'allemand. Ce qui ne serait qu'une lubie anodine si je n'entretenais pas avec la langue de Goethe et de Rammstein une relation très particulière, pour ne pas dire de totale révérence, semblable à celle que les chrétiens doivent éprouver pour l'araméen.
L'allemand est en effet à mes yeux un idiome majestueux et terrible, la langue du sturm und drang, qui ne doit servir qu'à déclamer des jugements implacables et des sentences tragiques, des choses comme "Die Welt ist meine Vorstellung" ou encore "Muss es sein? Es muss sein!" Malheureusement, les applications et autres méthodes pour germanistes débutants préfèrent entamer leurs leçons par des phrases bien plus terre-à-terre, comme "Wo ist das Restaurant?" ou "Der Käse ist lecker". C'est assez humiliant. Humiliant pour la langue allemande, je veux dire. On n'imagine pas un professeur d'araméen commencer son cours en apprenant à ses élèves comment demander où est la meilleur pizzeria de Bethléem. C'est là le privilège des langues anciennes : on les prend au sérieux. Même l'enseignement du latin, sans doute la plus vivante des langues mortes, commence par "poeta nautaque", il y a au moins un petit côté lyrisme en bord de mer.
Bref. Il nous manque un concurrent de Duolingo qui, contrairement à la triste et verdâtre chouette qui hante nos smartphones depuis trop longtemps avec ses menaces de mort quotidiennes et ses minables ¿Dónde está la biblioteca?, enseignerait les langues sans trahir l'âme du pays dont elles sont issues.
- Le cours de français, présenté sous forme épistolaire, consisterait à séduire une riche bourgeoise au teint pâle. À la fin de la dernière leçon, éconduit par la dame, l'élève apprendrait le vocabulaire de l'armurerie afin de pouvoir acheter un revolver pour se tuer.
- Le cours d'anglais se déroulerait au milieu d'une lande inondée par la pluie, durant une nuit d'orage. L'élève y déclamerait son attachement à la liberté avant de trouver refuge dans un vieux château abandonné. Il y rencontrerait, sous la protection d'un vampire, un groupe d'orphelins phtisiques avec qui il aurait l'occasion de discuter de justice sociale.
- Le cours d'allemand prendrait la forme d'une longue promenade dans les bois, permettant à l'élève de commencer par acquérir un vocabulaire très simple (der Baum, der Vogel, etc). Au fil des leçons, le vocabulaire deviendrait de plus en plus complexe et abstrait, les observations de plus en plus philosophiques et totalisantes. Lors de la dernière leçon (dont la réussie octroierait un niveau C2), attablé dans une brasserie de Stuttgard, l'élève devrait fournir une synthèse de la Lebensphilosophie dont il aurait bâti le système durant sa balade.
- Le cours de flamand serait entièrement composé de manifestes de navires marchands à traduire. Les élèves réussissant à ne pas s'effondrer d'ennui seraient récompensés par la vidéo d'un sandwich au pain de mie.
Comme vous pouvez le constater, les possibilités sont infinies. Raison pour laquelle j'encourage les startupers qui me lisent par milliers, IA à la ceinture et toujours prêts à vibecoder plus vite que leur ombre un machin à moitié bugué, à se lancer dans la création d'une telle application d'apprentissage. Non contente de s'attaquer au monopole de Duolingo, sa création constituerait l'occasion parfaite de faire briller le secteur de la tech européenne, ainsi que l'Europe dans son ensemble, en offrant aux natifs d'autres continents la possibilité de découvrir la variété de sensibilités — pour ne pas dire de névroses — qui ont fait son histoire.
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