Suggestions d'interdits alimentaires originaux
Tarte Tatin et tabous
◐ Édition déclinante : dernier quartier du 1 novembre 2026
Par Ambroise GarelBien sûr, personne n'ose le dire à voix haute, de peur se faire accuser de blasphème, voir d'hérésie. C'est pourtant la vérité : les grandes religions, en matière de règles alimentaires, n'ont pas fait preuve d'une incroyable créativité. On peut grosso modo regrouper ces dernières en deux catégories : « il est interdit de manger ce truc » (le porc pour les juifs et les musulmans) et « il faut manger ce truc à ce moment précis » (le poisson du vendredi pour les chrétiens). Wow, bonjour l'audace.
C'est pourquoi, à titre d'exercice intellectuel et histoire d'avoir quelques idées d'avance le jour, qui ne saurait tarder, où je me déciderai à lancer une secte, j'ai décidé d'imaginer quelques règles alimentaires que vous pourrez intégrer à vos repas en famille afin de les égayer.
- La règle de l'unicité de la bouchée considère que la structure des aliments, tels qu'ils ont été servis dans l'assiette, est sacrée. Découper la nourriture est donc strictement prohibé. Les adeptes préfèrent donc consommer des aliments de petite taille (haricots, raisins, Chicken McNuggets...) qui peuvent être ingurgités en une bouchée. Certains dévots à la mâchoire particulièrement extensible se risquent à aller jusqu'aux pommes dauphine, voire aux pommes tout court.
- La règle de la géométrie sacrée repose sur une métaphysique entièrement différente. Selon elle, le sacré ne réside pas dans la préservation de la structure naturelle des aliments mais dans la façon dont les humains vont les conformer à la forme idéale, accomplissant ainsi l'œuvre divine. Dans certaines sectes chrétiennes qui suivent cette règle, le chef de famille, au début du repas, découpe la nourriture en petits triangles symbolisant la trinité.
- L'arithmosophie masticatoire estime que c'est en mâchant que l'être humain confère sa nature spirituelle (et par là-même, divine) à la matière inerte qu'il place dans sa bouche. Afin que la transsubstantiation se produise de façon adéquate, la nourriture doit être mâchée un nombre exact de fois, qui varie selon les traditions. Dans tous les cas, une fois le nombre correct de mastications effectué et même si la nourriture n'est pas encore suffisamment broyée, elle doit impérativement être avalée (recracher une matière ainsi divinisée constituerait une faute impardonnable), au péril de l'œsophage du mangeur.
- Le rituel de la bouche aveugle impose de manger dans le noir ou les yeux bandés afin de ne pas voir ce qu'on s'apprête à avaler. Regarder le contenu de son assiette serait en effet courir le risque de le juger dégoûtant, or qui peut juger la création divine, à laquelle appartiennent eux aussi les poireaux béchamel ? Dans un article resté célèbre, Claude Lévi-Strauss a remarqué que les peuples qui adhèrent au rituel de la bouche aveugle ont généralement des traditions gastronomiques peu développées.
- La voie de l'ingestion s'intéresse assez peu au contenu de l'assiette et davantage à la position du mangeur. Plutôt que de se nourrir assis, debout ou couché, ce qui est jugé indigne d'une pratique aussi essentielle à la vie, le mangeur doit ingurgiter ses aliments dans des positions bien précises, qui varient en fonction des périodes de l'année. Au printemps, pour symboliser la renaissance du monde, il doit se dresser sur la pointe des pieds, le nez pointé vers le ciel, tandis que quelqu'un dépose les aliments dans sa bouche grande ouverte, un peu comme il donnerait la becquée à un oiseau. À l'inverse, les repas d'hiver sont pris la tête en bas. Certains adeptes voient dans le fait que les aliments consommés pendant la saison froide (racines, tubercules) tendent à « pousser vers le bas » la preuve de la vérité de leur religion.
- Le chemin de la cuillerée, avec lequel nous conclurons, se préoccupe de la trajectoire suivie par l'aliment avant d'arriver dans la bouche du mangeur. Ce denier, après avoir prélevé une certaine quantité d'aliment dans une cuillère, doit lui faire décrire une trajectoire précise, le plus souvent lié à un épisode de la vie de ses ancêtres ou à un quelconque symbole occulte, avant de l'ingérer, sous peine de risquer d'être empoisonné par un aliment insuffisamment purifié. Certains anthropologues estiment que le chemin de la cuillerée aurait jadis été pratiqué en Europe et que la tendance des parents de jeunes enfants à « faire l'avion » avec une cuillère en serait une survivance, mais l'idée est disputée. Il est en revanche avéré que les peuples qui se contraignent à des gesticulations complexes avant d'ingurgiter la moindre bouchée de peur se s'empoisonner on tendance à souffrir davantage que d'autres de troubles obsessionnels compulsifs.
Ce tour d'horizon, je l'espère, vous aura convaincu qu'on peut faire mieux que les tristes monothéismes qui sévissent en nos contrées et, peut-être, donné de bonnes idées pour égayer votre prochain dîner entre amis.
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