Solution vestimentaire au problème des bullshit jobs

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Solution vestimentaire au problème des bullshit jobs
Photo by 𝕶𝖚𝖒𝖆𝖘 𝕿𝖆𝖛𝖊𝖗𝖓𝖊 / Unsplash

⬤ Édition gibbeuse : pleine lune du 1er mai 2026

Par Ambroise Garel

On le sait depuis que David Graeber a pondu l'expression bullshit job, rejoignant le club très select des Patrick Hernandez de la pensée qui ont fait fortune grâce à un unique concept, la perte de sens dans le monde du travail est l'un des grands maux de notre époque. Explosion du middle management et de la réunionite, financiarisation de l'économie, disparition des métiers de la production au profit de ceux de la communication et du marketing… Si les causes de ce spleen général sont nombreuses, peu de solutions y ont été proposées. On pourrait même dire, sans exagérer beaucoup, qu'on n'a pas beaucoup progressé à ce sujet depuis que Robert M. Pirsig a suggéré aux cadres d'aller bricoler une mobylette pour se changer les idées. Pourtant un remède existe, évident : l'uniforme.

Car l'uniforme, qu'on le veuille ou non, a des vertus. Impossible de voir passer un médecin, blouse blanche sur le dos et stéthoscope autour du cou, sans éprouver de respect pour la grandeur de sa profession, dont la noble mission (transformer des corps souffrants en corps qui souffrent un peu moins, et si possible plus du tout) est entièrement et immédiatement donnée à voir dans sa tenue. Et qui, en voyant passer un chef de gare SNCF orné de son fier képi, n'a jamais éprouvé une forme d'admiration pour cet être dont la fonction sur terre (faire partir des trains, si possible à l'heure) se confond avec son apparence, ce qui donne à chacun de ses gestes, même lorsqu'il est en train de discuter du prochain apéro avec ses collègues sur le quai, un caractère délibéré auquel ne peuvent qu'aspirer ceux des gens qui comme moi portent à peu près chaque jour le même jean et le même hoodie, ou ces cadres dont les perspectives vestimentaires se résument au costume ou au tailleur.

Par ailleurs, on sait que plus une profession est inutile, plus les gesticulations de ses membres tiennent davantage du décorum que de l'action à proprement parler, plus son besoin d'uniforme est grand. De nombreux historiens ont par exemple remarqué que plus la science médicale faisait de progrès, remplaçant peu à peu les sangsues par la pénicilline, plus les vêtements des médecins se rapprochaient de ceux de la population générale. C'est pourquoi les malheureux prisonniers d'un bullshit job, dont le travail, comme jadis celui des rebouteux, ne sert objectivement pas à grand-chose, bénéficieraient le plus du port de costumes grandioses.

Imaginez les happiness managers vêtus d'une longue cape dorée, de la couleur dont on fait les smileys, avec autour du cou un collier en dents humaines blanchies, légèrement courbé en un sourire éclatant, qui les rendrait terribles et inquiétants comme des chamanes primitifs. Ou les growth managers, arborant avec fierté d'énormes cols en fraise gonflables, dont la taille augmenterait au rythme de la croissance de l'entreprise.

Impossible, quand bien même on passerait ses journées coincé entre réunions ineptes sur Teams et remplissage de tableaux Excel inutiles, de douter de la valeur de sa mission vêtu de pareils ornements. Et lorsque les passants, croisant un groupe de community managers réunis au bas d'un immeuble à l'occasion d'une pause cigarette, poseront des yeux pleins d'admiration sur leurs toges ornées de mille et un visages brodés, ils ne pourront que penser, avec la révérence teintée de crainte qu'on réserve aux cultes anciens dont on imagine l'importance cruciale dans le ballet céleste, « Ah, des community managers ! Heureusement qu'ils sont là, je ne sais pas ce que le monde deviendrait sans eux. »


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