De la symbologie OTAN comme langage universel

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De la symbologie OTAN comme langage universel

◑ Édition croissante : premier quartier du 24 avril 2026

Par Ambroise Garel

Il existe un nombre fini de types humains. L'un, si répandu que tout le monde en a un ou deux dans son entourage, est le polyglotte compulsif. Fasciné par les langues et obsédé à l'idée d'en apprendre de nouvelles, il ou elle passe ses soirées sur Duolingo et dans des dictionnaires, pressé d'ajouter le russe, le polonais ou le chinois à sa collection.

Je souffre d'un mal différent mais apparenté. Si les langues ne m'attirent pas plus que ça, je suis absolument obsédé par les systèmes de symboles. Dès que j'en découvre un nouveau, c'est plus fort que moi, il faut que je l'apprenne. C'est ainsi qu'au fil des années et à la grande terreur des gens qui m'entourent, j'ai appris les secrets de l'alphabet runique futhark, les combinaisons occultes des arcanes mineurs et majeurs du tarot divinatoire et les mystères de la symbolique alchimique. Mais aussi beaux et réussis soient tous ces systèmes, aucun ne parvenait, justement, à accomplir le rêve cher aux vieux alchimistes : établir un langage symbolique capable de décrire l'intégralité des êtres qui forment le cosmos ainsi que les relations qui les unissent.

J'étais sur le point d'abandonner ma quête (ou d'entreprendre la conception de mon propre système, ce qui m'aurait probablement conduit au mieux à la Halle Saint Pierre, au pire à l'hôpital Sainte-Anne) quand, par le plus grand des hasards, j'ai découvert qu'un tel système, aussi parfait que complet, existait déjà. Il s'agit de la symbologie militaire OTAN interarmées.

Késako, me demanderez-vous ? C'est très simple.

Les militaires, ont le sait, sont des gens très occupés, puisqu'ils passent leurs journées à faire la guerre (qui est une affaire fort fatigante) et à compter et recompter les barrettes sur les épaules de leurs collègues afin de ne pas commettre d'impair au moment de les saluer. Désireux de ne pas perdre de temps, ils cultivent un goût prononcé pour les acronymes (RETEX, VAB, etc) et pour les insignes. De plus, lorsqu'ils se retrouvent membres d'une alliance aussi vaste que l'OTAN où il n'y a pas deux clampins qui parlent la même langue, disposer d'un moyen de communiquer sans ambiguïté devient de la prime importance.

D'où l'invention de la symbologie OTAN, destinée à représenter la position des différentes forces en présence sur un théâtre. En gros, ça ressemble à ça :

Voici par exemple les symboles pour « infanterie alliée » et « infanterie ennemie »

Et voici ceux pour « véhicule blindé allié » et « véhicule blindé ennemi »

Là où ça devient génial, et où vous allez commencer à comprendre où je veux en venir, c'est quand on découvre que la symbologie OTAN n'est pas un simple dictionnaire de symboles arbitraires sans lien les uns avec avec les autres mais un dictionnaire de formes ayant chacune une valeur sémantique et qu'on peut, comme les émojis, combiner pour en créer de nouvelles.

En associant « infanterie » et « blindé », on obtient ainsi le symbole « infanterie motorisée », qui désigne un transport de troupes blindé.

En combinant « défense anti-aérienne » et « missile », on obtient le symbole « batterie de missiles anti-aériens ». Avouez que c'est cool.

« Aucun doute, oui, c'est cool, m'objecterez-vous sans doute avec le ton doucereux qu'on utilise pour parler à un chimpanzé qui aurait mis la main sur un revolver, mais ça reste néanmoins de peu d'intérêt pour l'individu moyen, qui n'a que rarement l'occasion de diriger des compagnies d'infanterie à travers la trouée de Fulda. » Ce à quoi je vous répondrai que vous n'avez encore rien vu.

En effet, pour une raison qui tient sans doute à la fois de la tendance des stratèges militaires à vouloir tout prévoir et du fait qu'un certain nombre d'entre eux, ne le nions pas, doivent se trouver quelque part sur le spectre autistique, la symbologie militaire OTAN interarmées contient des symboles pour absolument TOUT. Et quand je dis TOUT, je ne veux pas dire « tout ce qui a trait au noble art de la guerre », non non, je veux dire TOUT.

Voici par exemple les symboles pour un policier neutre, un graffiti ennemi et un reptile allié (après tout il vaut mieux avoir les reptiles dans son camp).

Bon. Maintenant, imaginez la situation suivante : vous vous liez d'amitié avec un musicien après un concert. Le type est très sympa mais en même temps vous vous méfiez un peu, vous avez l'impression qu'il drague votre copine. Situation banale, racontée dans une infinité de romans pénibles et de films ennuyeux mais jamais encore représentée par un symbole normalisé. Or, en associant le symbole OTAN « musicien » à l'affiliation « supposé allié », vous obtenez, de façon bien plus efficace, « musicien à qui on peut (a priori ?) faire confiance. »

Mais ce qui rend la symbologie OTAN vraiment diabolique et la distingue de tous les autres systèmes du même ordre est le grand nombre de « modificateurs » disponibles qui, non contents de couvrir tous les aspects et fonctions des hommes et des choses, peuvent être librement combinés à n'importe quelle icône afin de représenter tout ce qui existe sous les cieux, et même le reste.

Voici par exemple le symbole désignant un sous-marin équipé d'une bicyclette.

Voici un insecte accusé de meurtre.

Pour les amateurs de cybersécurité rétro, voici un firewall à hélice.

Enfin, pour ceux qui apprécient les petits métiers méconnus, celui de sniper-dentiste.

Ainsi, non contente de constituer un moyen efficace et original de décrire toutes sortes de situations réelles ou fictives, la symbologie militaire OTAN interarmées constitue un excellent stimulant pour l'imagination, que, je l'espère, artistes, poètes et conteurs sauront mettre à profit pour créer des récits inédits.


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