Pour un projet de Grand Paris stellaire
◑ Édition croissante : premier quartier du 23 mai 2026
Par Ambroise GarelSi la mission Artemis a relancé les rêves d'exploration spatiale d'une humanité qui, il faut bien le dire, se reposait un peu sur ses lauriers depuis les années 70, elle n'a toutefois pas, passez-moi l'expression, pissé bien loin. Se contenter de retourner sur la Lune après six décennies de progrès technique qui nous ont amené de l'IBM 700 au smartphone, c'est se contenter de peu. Mais c'est ainsi. Qu'on le veuille ou non, en dépit des promesses égotiques de quelques magnats de la tech, la conquête de l'espace ne progresse guère, pour une raison évidente à qui veut bien prendre la peine d'y réfléchir cinq minutes.
C'est triste à dire, mais les hommes sont ainsi faits que seuls le besoin d'échapper à une menace et le désir de faire les beaux devant leurs congénères sont capables de les sortir de leur torpeur. Par exemple, vous lèveriez-vous à l'aube chaque matin si vous n'y étiez pas contraint par la peur de perdre votre travail ? Et prendriez-vous la peine de mettre une chemise repassée si vous ne risquiez pas de croiser vos collègues de bureau ? Non. C'est bien ce que je disais.
De ce point de vue, malgré les quelques désagréments qu'elle a pu causer notamment dans certains pays d'Asie du Sud-Est, il faut reconnaître que la guerre froide représentait une situation idéale : deux superpuissances à la fois persuadées que l'autre souhaitait leur destruction et imbues de la conviction de leur supériorité idéologique, prêtes à tout pour faire la preuve de leur grandeur devant l'humanité entière, y compris en cramant un pognon qu'elles n'avaient pas pour mettre trois gugusses en orbite. Difficile de rêver situation plus idéale pour le progrès humain.
Ce qui m'amène au sujet de cette chronique. La France, on le sait, est très attachée à son rayonnement. On sait également que notre pays est composé de deux parties d'importance inégale : Paris tout d'abord, puis une série d'excroissances à l'existence douteuse connues sous le nom de « régions » ou de « territoires ». Or, Richelieu le savait déjà, faire rayonner la France, c'est faire rayonner la ville lumière — c'est d'ailleurs dans son nom. Et faire rayonner, Napoléon l'avait compris, signifie conquérir. C'est pourquoi, depuis l'extension de 1859 jusqu'aux dernières réformes du Grand Paris, notre capitale s'acharne à dévorer les territoires qui l'entourent.
Quel rapport avec l'espace, me demanderez-vous ? Qu'il s'agit là d'une carotte efficace à brandir devant les Français pour les lancer à la conquête du système solaire. Non contents d'être les premiers Européens à franchir l'orbite lunaire, ils accompliraient ainsi le destin sacré de leur nation : tout comme certains streptocoques survivent en transformant le sucre en acide lactique, le Français a pour mission métaphysique de convertir son environnement en davantage de Paris. Il suffit à ce sujet de constater les récentes évolutions des villes de Bordeaux et Marseille pour en être convaincu.
Aussi, plutôt que de se contenter tièdement de repousser à Nanterre ou à Rosny-sous-Bois les frontières de la capitale, partons à la conquête des cieux pour établir non la Jérusalem mais la Paris céleste. Faisons de la Lune le XXIe arrondissement et de Mars le XXIIe. Et un jour, nos lointains descendants, descendant du tram 276bis pour prendre le RER Z direction ceinture de Kuiper, repenseront avec émotion à ces ancêtres grâce auxquels qui ils peuvent rejoindre les confins du système solaire armés d'un simple passe Navigo.
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