Méthode scientifique pour déterminer le meilleur livre de tous les temps
⬤ Édition gibbeuse : pleine lune du 31 mai 2026
Par Ambroise GarelMalgré les progrès accomplis par la raison et la science au cours de ces trois dernières siècles, la critique littéraire reste aujourd'hui encore une entreprise éminemment subjective et peu sérieuse, et si l'Organisation internationale de normalisation a réussi à produire plus de 20 000 normes différentes, elle n'a jamais accouché de la moindre certification ISO garantissant un jugement standard, correct et objectif au sujet des Frères Karamazov ou de Madame Bovary. Cela explique sans doute pourquoi, alors que la richesse par habitant a été multipliée par seize depuis 1800, la littérature demeure une activité de crève-la-faim.
Heureusement, comme souvent lorsque les pouvoirs publics et les institutions internationales font preuve de faiblesse, l'initiative privée, de la poigne de fer de sa main invisible, est venue à la rescousse. Ainsi, à défaut de norme ISO de la critique littéraire, il existe un site du nom de Booknode.com, créé en novembre 2008 par deux Français. Son principe est simple : laisser ses utilisateurs contribuer à une vaste base de données de plus de 830 000 livres en y ajoutant soit un ouvrage qui n'y figure pas encore, soit la critique de l'un desdits ouvrages. Le même principe, en somme, que celui de GoodReads ou de n'importe quelle autre communauté de lecteurs, à un incroyable détail près.
En effet, ai-je découvert il y a peu lors en tombant de façon totalement fortuite sur Booknode, le site ne se contente pas d'un système de notation rudimentaire allant de une à cinq étoiles, mais utilise pas moins de neuf critères différents pour juger de la qualité d'un livre : scénario, écriture, suspense, originalité, addictivité, pédagogie, créativité, personnages et humour. Chacun doit être noté de 0 à 10, ce qui permet au site d'établir des moyennes fort précises (il y a même un chiffre après la virgule !) qui seront ensuite représentées sur un graphe. C'est dire si tout cela est scientifique.
Désireux de voir mes goûts littéraires validés de façon indiscutable une bonne fois pour toute, je suis immédiatement allé voir la page d'un de mes romans préférés, Moby Dick, dont voici le graphe :

Sans surprise, ses meilleurs scores sont en pédagogie (7,4) et en originalité (7,5). Il est vrai qu'on y apprend beaucoup de choses sur la chasse à la baleine et que cette histoire de poursuite d'un cachalot est peu banale, d'ailleurs le livre compte parmi le très petit nombre d’œuvres mentionnées dans la catégorie Booknode « livres avec un poisson sur la couverture », c'est dire. J'ai été davantage surpris par le score de 6,7 en écriture, assez peu charitable pour Melville, d'autant plus quand on le compare à celui obtenu par Les Héritiers de la Bratva, tome 1 : Le Prince du contrôle de Renee Rose, dont voici la couverture et le graphe.


Si vous ne connaissez pas Renee Rose, rassurez-vous, c'était également mon cas avant de découvrir son dernier roman dans la rubrique « la crème des livres » en page d'accueil de Booknode. Pas une seule note en dessous de 8,0, un score d'écriture de 9,0 (2,3 points de plus que Moby Dick, excusez du peu), nous tenons là, n'ayons pas peur des mots, le roman parfait.
Curieux d'en apprendre davantage sur son autrice, et de saisir où ce vieux Herman avait bien pu se planter, j'ai appris, au terme d'une brève recherche Google, que Renee Rose, je cite, « adore les héros alpha dominants qui ne mâchent pas leurs mots ! Elle a vendu plus d’un million d’exemplaires de romans d’amour torrides, plus ou moins coquins (surtout plus). » Voilà sans doute l'erreur de Melville : ne pas avoir fait du capitaine Achab un mâle suffisamment alpha. Il faut dire que le pauvre était trop occupé par le whalemaxxing pour développer ses compétences de pick-up artist.
Impossible d'en rester là. Je devais savoir ce que les utilisateurs de Booknode pensaient d'un autre de mes livres chéris, Les Mémoires d'Hadrien. Avec un 8,7 en écriture, il se situe juste derrière Renee Rose, ce qui, on l'aura compris, constitue le plus haut compliment possible. Si le livre est bien écrit, il est en revanche jugé très peu addictif (6,5) sans doute en raison de son « style très riche en vocabulaire », pour citer l'un des utilisateurs. Et surtout, malgré un bon scénario et des personnages intéressants (respectivement 7,5 et 7,8), il souffre d'un déplorable manque d'humour (4,6).

Notez toutefois qu'il y a pire en la matière. J'en veux pour preuve le graphe dont doit se contenter L'Être et le Néant.

Avec une note de zéro en humour, l'essai d'ontologie phénoménologique de Jean-Paul Sartre est sans conteste l'un des bouquins les moins drôles de tous les temps. Pour ne rien arranger, les personnages sont à chier (4,0). Il est vrai que des garçons de café qui font semblant d'être des garçons de café, on a connu mieux en matière de suspense (6,0). Seul point positif, l'écriture. Avec une note de 9,5, Sartre explose le ReneeRose-mètre. Rien d'étonnant puisque, à en croire le témoignage de Simone de Beauvoir et de bon nombre d'étudiantes de la Sorbonne, Jean-Paul était lui-même un mâle alpha plus ou moins coquin (surtout plus). Ceci explique sans doute cela.
Peut-être les utilisateurs de Booknode étaient-ils tout simplement peu sensibles à l'humour des philosophes ? Pour le vérifier, je suis allé consulter la page de ce qui est à mes yeux l'un des bouquins les plus drôles du XXe siècle, De l'inconvénient d'être né, de Cioran.

Sans surprise, le livre n'offre pas beaucoup de suspense (6,3) vu qu'on apprend dès le début qu'on va tous crever. Quant aux personnages, ils sont très moyens (6,5) puisqu'il n'y en a quasiment qu'un seul, un vieux Roumain dépressif enfermé dans sa chambre. Cependant, avec un score de 7,6 en humour, Cioran réalise une fort belle performance pour un philosophe, sans toutefois égaler Renee Rose. Quand on sait que De l'Inconvénient contient des bangers comme « Si c’est le propre du sage de ne rien faire d’inutile, personne ne me surpassera en sagesse : je ne m’abaisse pas même aux choses utiles » ou encore « On ne peut rien dire de rien. C’est pourquoi il ne saurait y avoir une limite au nombre de livres. », on se demande de quoi sont faites les répliques des Les Héritiers de la Bratva, tome 1 : Le Prince du contrôle.
C'était là la dernière question qui demeurait sans réponse : existait-il, quelque part dans l'immense base de données de Booknode, un livre dont le score égalait celui du roman de Renee Rose ? J'en étais convaincu et, par une étrange intuition, je pensais même savoir chez quel auteur j'allais le trouver.

Ce livre au score quasi parfait, dont vous venez de voir le graphe, est Ernestine de Donatien Alphonse François de Sade, plébiscité par les utilisateurs (ou plutôt les utilisatrices) de Booknode, qui voient dans le Divin Marquis un précurseur des auteurs de dark romance.
D'où l'on conclura que si une méthode parfaitement objective et scientifique de critique littéraire reste encore à inventer, il existe tout de même un invariant en matière de littérature : cela paye toujours d'écrire des cochonneries.
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