Hommage aux légumes oubliés
◐ Édition déclinante : dernier quartier du 10 avril 2026
Par Ambroise GarelEnfants gâtés de la surproduction qu'ont permis le capitalisme et l'agriculture industrielle, les Français ont vite oublié qu'il y a moins d'un siècle, leurs aïeux ne se nourrissaient pas de tomates en plastique achetées au supermarché en plein hiver mais de légumes de saison, rudement arrachés à la terre gelée de nos campagnes. Heureusement, les AMAP nous donnent aujourd'hui la possibilité de redécouvrir et d'apprendre à nouveau à aimer ces végétaux au goût rustique, auquel nous ferions bien de nous habituer vite fait vu les crises géopolitiques majeures qui s'annoncent.
- Le durillon cagneux (Bourbonnais) : sorte de noix de coco inversée, le durillon cagneux est une sphère de bois massif recouverte d'une fine pellicule de lait, seule partie digeste du fruit. Notez qu'une fois consommé (ou plutôt entièrement léché), le durillon cagneux peut être donné aux enfants qui le feront rouler par terre pendant des heures, comme à l'époque où ils n'avaient pas de Playstation pour se divertir.
- Le pseudo-chou tubéreux (pays Nantais) : tubercule pourvu de racines massives, le pseudo-chou tubéreux est tombé en désuétude en raison de son faible apport nutritionnel. En effet, ce légume sec et insipide était encore moins nourrissant que la salade et, dans l'espoir d'en tirer assez de nutriments pour survivre, les paysans d'antan étaient contraints de dévorer l'intégralité de ses racines longues de plusieurs dizaines de mètres, ce qui prolongeait inutilement la durée des repas.
- Minipois (Vermandois) : ancêtres des petits pois et des pois, créés par sélection génétique afin d'accroître leur taille, les minipois mesurent seulement quelques millimètres de diamètre, ce qui non seulement empêche de les manger à la fourchette (ils tombent entre les dents) mais rend leur préparation très pénible. La cosse du minipois ayant un goût infect, elle doit être retirée avant consommation, ce qui demande un temps et une minutie considérables.
- La courge-aux-porcs (Dijonnais) : la courge-aux-porcs était un légume ignoble, à l'odeur de charogne, totalement impropre à la consommation humaine. Pour cette raison, il était donné aux cochons, qui ne parvenaient pas davantage à le digérer mais dont il améliorait le transit, de la même façon que la consommation d'herbe aide la digestion des chats. Par ailleurs, le contact avec la flore bactérienne qui tapisse le colon des porcidés changeait radicalement le goût et la texture du légume, qui devenait tout à fait mangeable une fois récupéré au milieu des excréments. Plus qu'un légume oublié, la courge-aux-porcs est la trace d'une époque où les humains vivaient en synergie avec les autres espèces qui les entouraient, et ne concevaient pas chaque partie du vivant comme un élément isolé destiné à être exploité et marchandisé.
- La perdrillette légère : dans cet esprit, concluons non pas avec un légume oublié mais avec un animal de basse-cour oublié, la perdrillette légère. Petit oiseau maigrelet à la chair infecte, la perdrillette légère était exclusivement élevée pour ses œufs, dont la saveur subtile était très recherchée. Malheureusement, les perdrillettes étaient très peu fécondes, la femelle pondant un seul œuf au cours de sa vie, qu'il était par conséquent impossible de manger sous peine de condamner l'espèce. C'est pourquoi les perdrillettes passaient leur vies nourries et logées dans les basses-cours de nos campagnes à couver un œuf que les paysans n'osaient pas leur confisquer. Lorsque ces derniers finirent par réaliser que les perdrillettes se payaient quand même un peu leur tronche, ils décidèrent qu'après tout autant de faire plaisir et mangèrent les œufs, provoquant l'extinction de l'espèce.
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