Müngir Von Trauma, génie du film catastrophe

La tragédie est dans l’œil du réalisateur.

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Müngir Von Trauma, génie du film catastrophe
Photo by Kyle Loftus / Unsplash

◐ Édition déclinante : dernier quartier du 4 septembre 2026

Par Ambroise Garel

L’œuvre de Müngir Von Trauma est unique dans l'histoire du cinéma. Non par le choix de ses sujets : les catastrophes ont toujours attiré les cinéastes les plus virtuoses comme les plus ordinaires. D'un Werner Herzog cherchant l'absolu dans les nuées ardentes d'un volcan aux humbles réalisateurs de téléfilms retraçant l'histoire de telle ou telle catastrophe aérienne, les exemples ne manquent pas. C'est ainsi : les flammes et le sang marquent plus durablement la pellicule que le spectacle du quotidien, les images de Phan Thi Kim Phuc fuyant le napalm comme celles de l'effondrement du World Trade Center peuvent en attester. Mais si Müngir Von Trauma n'a pas été le premier réalisateur à tourner sa caméra vers les catastrophes humaines et naturelles, il a su le faire comme personne d'autre.

Dès son premier téléfilm, réalisé pour la chaîne Das Erste en 1987, Von Trauma joue avec les codes du documentaire-catastrophe. À première vue, Perspektiven auf eine Katastrophe (« Perspectives sur une catastrophe ») semble pourtant très classique, sobre et documenté. Il raconte le tremblement de terre de Mexico (1985) à travers des images d'archive mais, surtout, les commentaires de témoins et de survivants, qui prennent le temps d'exposer chacun leur version des événements, retracés minute par minute. Cependant, fidèle à son ambition de briser les conventions de la forme documentaire, Von Trauma va plus loin et pousse jusqu'au bout sa volonté de questionner le réel par la confrontation des différents points de vue : la deuxième partie du film, où les témoignages face caméra laissent place à un débat opposant pro- et anti-tremblement de terre, constitue une première. Le scandale qui suivit la diffusion de Perspektiven (les arguments favorables aux séismes avaient été peu appréciés par certaines familles de disparus) poussa Horst Umlaut, directeur des programmes de Das Erste, à démissionner.

Placardisé pendant deux décennies suite à l'esclandre provoqué par Perspektiven, Von Trauma finit néanmoins par convaincre quelques mécènes de financer son nouveau projet, autrement plus ambitieux. Inspiré par le travail de James Cameron parti explorer l'épave du Titanic en 2003, Von Trauma prend la mer en direction de l'Atlantique nord dans l'espoir de retrouver l'iceberg qui a causé la perte du navire de la White Star. À bord de son bateau, le Realität, la tension monte rapidement. Les scientifiques embarqués comme conseillers tentent de faire comprendre au cinéaste l'absurdité de son entreprise et la quasi-impossibilité d'identifier, sans même parler de retrouver, l'iceberg en question. Von Trauma refuse de se laisser convaincre et, pendant des mois, le Realität va sillonner les mers à la recherche du bloc de glace, refusant même d'interrompre sa quête le temps de retourner s'approvisionner au port. Il n'acceptera de renoncer qu'au moment où l'un des preneurs de son, qui comme le reste de l'équipage n'avait pas mangé de produits frais depuis des mois, a commencé à perdre ses dents.

Alors qu'il faisait route vers Hambourg nait chez Von Trauma l'idée de ce qui deviendra son chef d'œuvre, Eisurteil (« Jugement de glace »). Faute de pouvoir retrouver l'iceberg qu'il était parti chercher, il décide d'en ramener un autre, qui fera office de victime expiatoire. De retour en Allemagne, il fait transporter le bloc de glace dans un immense hangar réfrigéré, le temps d'organiser son procès. Car Von Trauma, nourri de nombreuses lectures au cours d'un voyage dont il a passé une bonne moitié à délirer sous l'effet de la malnutrition, s'est pris de passion pour les procès d'animaux, sacrifices rituels et autres immolations d'effigies. Trainer cet iceberg devant un tribunal sera pour lui un moyen de venger les victimes du Titanic et de punir, fut-ce par contumace, le véritable coupable. Le budget du film, déjà considérable, explose encore davantage lorsque Von Trauma ordonne la construction, en guise de décor, d'un palais de justice réfrigéré assez vaste pour qu'on puisse y faire entrer le prévenu. Ses mécènes continuent pourtant de le suivre, convaincus par le réalisateur qui parvient à les persuader que son film, mélange de true crime et de film catastrophe, saura gagner les faveurs d'un large public. Ce ne sera malheureusement pas le cas. En raison de sa durée exceptionnelle (8h30), Eisurteil ne sera diffusé que dans quelques rares salles et finira boudé par la critique.

C'est le début d'une nouvelle période sombre pour Von Trauma, désormais persona non grata auprès de tous les producteurs d'Europe. Il lui faudra dix ans pour réussir à monter son troisième et dernier film, aussi révolutionnaire mais beaucoup plus modeste. Dans Das Desaster von Flug 342 (« La Catastrophe du vol 342 »), il suit, avec un incroyable souci du détail, toute la trajectoire de ce qu'il qualifie de « vol maudit ». Les spectateurs y suivent, dans un suspense insoutenable encore accentué par une mise en scène oppressante (le film est entièrement tourné en noir et blanc négatif, la caméra penchée de 90° vers la droite et la bande son exclusivement constituée de morceaux de Penderecki joués sur des violons désaccordés), chaque seconde du vol, de l'arrivée des passagers et de l'équipage à l'aéroport de Berlin-Schönefeld à leur atterrissage, deux heures plus tard, à celui de Paris-Charles-de-Gaulle. Le vol 342 n'a en effet connu d'autre péripéties qu'un très léger retard dû à des vents défavorables et une panne de réfrigérateur qui a empêché les stewards de servir des sandwichs. Suite à l'échec de Flug 342, Müngir Von Trauma se retirera définitivement du cinéma, mettant un point final à une œuvre unique dans l'histoire du cinéma.


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