Solution collaborative au complotisme

Pourquoi délirer seul quand on peut délirer à plusieurs ?

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Solution collaborative au complotisme
Photo by Tom Radetzki / Unsplash

❍ Édition neuve : nouvelle lune du 11 septembre 2026

Par Ambroise Garel

S'il est un point sur lequel tous les experts du complotisme s'accordent (ce qui, aux yeux de leurs détracteurs, prouve sans doute qu'ils sont membres d'une sinistre et occulte cabale), c'est que la pensée complotiste est le produit d'une société atomisée.

À propos d'atomisation, sachez que, comme je l'ai découvert avec surprise il y a des années dans un Waterstone londonien où je fouillais le rayon littérature française pour voir ce qui, de notre production contemporaine, s'exportait outre-Manche, le titre d'Extension du domaine de la lutte de Houellebecq a été traduit en Whatever et que celui des Particules élémentaires est devenu, nous y voilà, Atomized ! Ce qui prouve de façon définitive que le Français est un individu bien plus verbeux que l'Anglais, comme on s'en doutait déjà pas mal depuis que "Spiderman, Spiderman, does whatever a spider can!" avait été traduit par « L'araignée, l'araignée, est un être bien singulier. » Imagine-t-on un seul instant un Anglais ou un Américain utiliser les mots singular being dans le générique d'un dessin animé pour enfants ? Bien sûr que non, ces gens ont du bon sens. Mais je digresse et je ne sais plus pourquoi je vous racontais tout ça.

Bref, reprenons. Le complotisme, disais-je, est le fruit d'une société atomisée. Il n'y a qu'à voir ce qui s'est passé en 2020 pendant le confinement. « Laissez les gens tout seuls cinq minutes, ils se mettront à croire n'importe quoi », prédisait à peu près G.K. Chesterton, et c'est exactement ce qui s'est produit. Coupé des autres, devenu suspicieux envers toute autorité, abandonné avec lui-même comme seule référence, l'individu en est réduit à courir comme un poulet sans tête d'un récit absurde à l'autre. Cette activité, qui consiste à se gaver compulsivement des délires de quelques youtubeurs fous et autres influenceurs semi-déments, est d'ailleurs aujourd'hui si répandue qu'elle porte un nom : faire ses propres recherches.

Fort de ce constat, ainsi que d'une solide maîtrise de la science sociologique et du désir sincère de bâtir un monde meilleur pour ceux de nos enfants qui survivront au réchauffement climatique, je propose aujourd'hui la création d'une nouvelle plateforme en ligne : ConspiTeam. Son principe est on ne peut plus simple. Lors de son inscription, l'utilisateur (complotiste) doit remplir une fiche décrivant ses sujets de prédilection, pour ne pas dire d'obsession : Covid, reptiliens, adénochrome, terre plate, peu importe. Son dossier est ensuite soumis, de façon aléatoire, à l'un des autres membres de la plateforme, qui sera chargé de mettre à jour le complot occulte qui l'empêche de dormir la nuit. Ou, pour le dire autrement, de faire les recherches de quelqu'un d'autre. Ainsi, plutôt que d'être laissé seul face à son ordinateur pendant des semaines entières, à soumettre des requêtes de plus en plus délirantes à Google ou à ChatGPT, chaque citoyen deviendra membre actif d'un groupe et verra son travail reconnu par ses pairs. Ce qui, tous les psychologues s'accordent à le dire, est bon pour la santé.

Les habituels pisse-froid me feront remarquer qu'un tel système n'est pas à l'abri d'un phénomène d'emballement. Peut-être, en se confortant les uns les autres dans leurs délires, les utilisateurs de ConspiTeam vont-ils devenir de plus en plus zinzins, être victimes d'une boucle de rétroaction dans laquelle chaque délire individuel, enrichi de celui de quelqu'un d'autre avant d'être ingéré à nouveau par la machine, va gagner en intensité, rejoindre un mille-feuille de paranoïa nourri des impressions confuses, erronées et néanmoins partagées de milliers de cinglés. C'est en effet possible, et cela porte un nom : une communauté humaine. Et n'est-ce pas, en cette époque où le lien social se distend comme les mailles d'un vieux pull, ce que nous cherchons désespérément à bâtir ?


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